Un somme nie

Les pâles pales garnies de mes pensées de nuit tournent en silence sous mon crâne, ici c’est nuit.

Le mélange, la foule, le trop-plein de pensées se déversent en un flot ininterrompu ; les barrières lâchent, la crue croit.

Les pales vont trop vite, pas possible de fixer une idée, un moment. Elles s s’enfuient dès l’approche, et vont se replacer ailleurs.

Respiration, ventrale, gérer le souffle, la vie. Lentement reprendre le contrôle sans se laisser déborder.  Egrener cet air de piano aux vertus calmantes,  le reprendre note par note, doucement, en interne.

Puis la pensée dévie, un grain de vie vient perturber le nouveau calme, et emporte à nouveau le courant vers un lit différent. Les pales reprennent de la vitesse, les mots succèdent aux mots, les maux se figent et pèsent plus lourd. Pas d’issue, laisser le courant faiblir. Se mettre en position de sécurité, fœtale.

Partir loin, très ; revenir au lit. Refaire tout ce chemin en un soupir, et se surprendre à respirer, juste à revivre.

Arrondir les angles, trancher dans le vif, rejouer la scène en changeant de personnage, laisser le calme se répandre, garder le fil tenu d’une pensée positive…

Sans prévenir, la déferlante arrive et perturbe le silence de ma nuit, elle explose les vitres de mes rêves et inonde la terre de ma pensée.  Le ventilateur devient un cercle solide qui ne bouge plus tant il tourne vite ; les mots ne sont plus lisibles, ils se délayent dans le magma des idées en révolte.

C’est comment qu’on freine ?

Les visages, les bruits, les odeurs, les goûts, les gens, les images, tous sont emmêlés, tous récitent leur chapitre, tous sonnent faux. Je flotte au-dessus d’eux, les regarde s’agiter, les entends se plaindre. Peu à peu, je m’éloigne, me raisonne, me dissous. Je suis fluide, entre draps et peau, je suis ombre, entre chien et loup.

Perché sur la pale de ma nuit pâle, mes pensées de nuit s’envolent, moi je reste et attends l’aurore.

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Traveling arrière

Aujourd’hui est un jour de consultation comme beaucoup d’autres, où les patients se suivent et se ressemblent peu, amenant chacun sa pathologie, son univers, ses questions.
Le docteur X, de son coté du bureau, écoute, pressent, organise, réfléchit, et propose une prise en charge, un bilan, des examens, traite ou retraite, persuade, et fait avancer les choses médicales. Les réflexes jouent à plein dans ce défilé de tranches de vies, auxquelles il faut s’adapter le temps d’une ouverture de porte de salle d’attente.
Une machine bien huilée, bien formée, à jour des dernières recommandations, DPC validé, et FMC régulières, il est cela, le bon docteur X, et l’étudiant assis à côté de lui renforce encore son sens de la communication et de la transmission des connaissances de ce compagnonnage qu’est la Médecine de Famille. Eduquer, dépister, diagnostiquer, reprendre, reformuler, arriver au « Saint Graal » qu’est l’ «alliance thérapeutique », c’est ce qui le motive, le docteur, et ce qui donne envie à ses étudiants de lui ressembler, tel un Maître des temps anciens.
Ainsi madame M. diabétique insulinodépendante, dont les reins fatiguent, les mollets enflent, le poids augmente, le cœur s’épuise, et chez qui l’anticoagulant déclenche des hématomes.
On reprend l’interrogatoire, les résultats du bilan sanguin, les données de l’examen : « viens donc, étudiant, écouter ce joli souffle », la pesée : « vous avez encore pris 2 Kg, madame, il va falloir faire beaucoup plus attention ! », la palpation des pouls : « mets des gants, jeune docteur, on ne sait jamais », la prise de la tension : « prends l’autre brassard, celui-ci ne convient pas aux obèses », la bandelette urinaire « mais si, forcez-vous un peu » puis le retour au bureau, « rhabillez-vous, on se retrouve à côté ».
Le meilleur moment de la consultation, reprendre les données de départ, enrichies de cet examen clinique complet, réorientation de la conduite à tenir grâce à tous ces éléments, prescription du traitement que l’on va moduler un peu, et…..
« Et vous allez bien faire attention en premier à votre régime alimentaire, et puis vous me ramènerez votre carnet de glycémies que vous avez oublié ce matin, et celui des INR, d’accord ? Vous avez des questions, madame ? Ah, vous les aviez notées sur 1 papier (toujours ces enveloppes usagées dont on se sert comme pense-bête) que vous avez oublié ? Pas grave, la prochaine fois, pensez à le prendre, quand-même »
Puis, c’est de débriefing, on reprend la consultation, pas à pas, et on vérifie si rien n’a été oublié par rapport aux recommandations, aux protocoles ; et , en conclusion : « tu vois, jeune docteur, on ne peut bien soigner les patients s’ils ne se prennent pas réellement en charge eux-mêmes, et dans le cas de cette gentille dame, et bien, il reste du chemin à faire… oublier ses carnets et ses questions…elle n’a pourtant pas grand-chose à penser, il faut qu’elle cherche à organiser sa consultation mieux que cela, déjà que pour 23€ avec sa poly pathologie, ce n’est pas cher payé, alors si il faut jouer les devins »…

Ce matin, madame M s’est levée plus tôt que d’ordinaire, elle a une bonne raison, elle va chez le docteur, son docteur. Elle se lave consciencieusement de partout, comme un dimanche, et a pensé depuis la veille à la tenue qu’elle va porter : pas de triple couche d’habits, la dernière fois, elle a mis 5 bonnes minutes à se déshabiller, et pareil pour le rhabillage ; alors le docteur, son docteur, il avait moins de temps pour l’examiner, et ils avaient dû aller vite. Tellement qu’elle avait oublié de parler de sa vie, de ses soucis quotidiens, de sa difficulté devant ses maladies et le kilo de médicaments qu’elle devait avaler chaque jour.
Ce matin, elle a demandé aux infirmières, qui courent, elles aussi, de venir plus tôt faire sa piqure d’insuline et sa prise de sang, comme cela, elle serait à l’aise pour ne pas être en retard. Le docteur, il n’aime pas quand on est en retard, même si c’est à cause des infirmières.
Elle a bien mis sur la console de l’entrée ses carnets, celui du sucre, et celui du sang, et dessus, elle a placé sa fiche de questions, comme lui a demandé le docteur, questions écrites sur le dos d’une enveloppe de la banque. Le papier, elle n’en n’a jamais acheté, et ces enveloppes, elle les garde bien pour faire des fiches et des listes de courses ou de demandes, les journaux aussi, elle les garde, pour éclairer la cuisinière.
Elle a été bien sage, ces trois derniers mois, a essayé de faire attention à son régime, comme on le lui a demandé, et elle s’est restreinte sur les fruits, un peu. Les cerises étaient si bonnes, prises sur l’arbre, et les pêches et les abricots aussi. Et puis, il y a eu les anniversaires des petits enfants, les gâteaux étaient si bons. S’il ne faut plus rien manger que des pilules, autant arrêter tout de suite (elle pouffe en se parlant à elle-même, parce que jamais elle n’oserait lui dire ça comme ça, au docteur).
C’est bientôt l’heure, elle prend son gilet et ouvre la porte TUUT TUUUT !!! « Le boulanger passe devant chez elle, il est en retard, mais le boulanger, on l’excuse. Prendre son pain de quatre, vite, payer, vite, mettre le pain sur la table de la cuisine, ranger le porte-monnaie dans le sac, et vite, je vais être en retard » ».
La rue, les voitures, pas de trottoir, dans ce village, encore 5 minutes, et le cabinet, la salle d’attente, essuyer son front transpirant, juste à l’heure, ouf.
« Les carnets ? La fiche de questions ? Les remarques ? … mince, le boulanger, le pain de quatre, la console… »
La consultation se passe, plutôt bien, le docteur, son docteur, il parle avec son étudiant, lui montre, le guide, sur elle. Les remarques, elle ne les aime pas trop, mais elle a l’habitude, ce n’est pas grave. La fin de l’entretien arrive, on fait le point, les mêmes remarques, les mêmes problèmes, les mêmes traitements, tout pareil que les autres fois.
L’étudiant, en me serrant la main, il demande si j’ai d’autres questions…
J’ai quelques questions, docteurs, mais je ne sais par où commencer, ni lequel de mes problèmes je vais bien pouvoir vous expliquer. Et puis, pour me comprendre, il faudrait que vous ayez envie de mieux connaître mon enfance, ma vie, depuis le début, l’endroit où j’habite, ma famille, comment je vis.
Il aurait fallu que vous puissiez oublier un peu vos normes, vos dogmes et vos « recommandations » qui sont, j’en suis sure, nécessaires, pour pouvoir entrer dans « Mon Monde », avec mes peurs et mes doutes, mes blocages et mes attentes. Je ne suis pas qu’un ensemble de symptômes et de critères, mais je vis aussi, avec des envies et des choix, et des questions, j’en ai plein.
Nous n’en n’avons jamais parlé, mais j’aurais aimé le faire. Vous n’avez pas le temps, je sais. Personne n’en n’a plus, si je peux vous dire ce que j’en pense, moi, la patiente, c’est qu’il manque dans tous ces rouages une étape, un passage ; celui d’une personne, ou d’un système qui voudrait bien regarder les patients comme des êtres humains avec leurs problématiques propres et qui aurait le temps de pouvoir en parler avec eux, tranquillement.

La forêt et mes arbres

J’aime la forêt, ses sentiers recouverts de feuilles, le bruit du vent dans les branches, ses odeurs de sous-bois, et les contrastes de ses couleurs.

J’aime la forêt depuis longtemps : déjà petit garçon, tous les dimanches ou presque, en famille, on partait de la grande ville, pour manger dans un restaurant juste à l’orée de la forêt, dans lequel grillaient sur des broches géantes qui couvraient tout un mur, des poulets et des canards, que nous mangions avec ce plaisir simple que les enfants seuls connaissent. Les odeurs des  poulets, les frites, la grande salle qui bruissait des voix des familles réunies, pour ces dimanches où la vie était simple.

Après le repas, repus et heureux, la balade débutait…

On s’enfonçait dans les feuillus, les ormes et les chênes, les marronniers et les grands arbres. On arrivait à la clairière, notre clairière, celle de toutes les promenades, celle où poussaient ces deux grands arbres.

Le premier était massif, épais, du genre de celui qui a vécu, vu passer le temps et les vies, d’un genre un peu étrange en ces lieux, transplanté d’une autre terre. Mon arbre père, quoi. Né autre part, arrivé là par choix, ou par hasard.

L’autre, à coté était plus frêle, mais ses racines étaient plus visibles, comme en prise sur la terre, et plus gracile aussi. Féminin, presque. Les deux étaient proches, mais ne se touchaient pas. Presque pas : seules leurs hautes branches se mélangeaient, comme si le contrat de départ, arrangé dans la rencontre, avait engendré une entente qui leur appartenait.

A leurs pieds, des pousses, plusieurs, plein. Aussi mélangées que leurs géniteurs, de couleurs bigarrées, et de nature mêlée. Dans mes souvenirs, c’est l’une d’entre elles qui m’a plu, et qu’un jour, avec précautions et respect, j’ai déterré, et emportée dans un petit sac plastique.

Pour faire quoi ? Je ne savais pas, mais c’était mon trésor, cette pousse. Et nous nous étions choisis.

 Dans un pot, elle grandit, la pousse, et dans ma vie, j’ai grandi aussi.

 Le restaurant, la forêt et la clairière, je les ai peu à peu quittés, pour aller vers une autre forêt, une autre vie, un autre moi.

Et j’ai trouvé une grotte, que j’ai occupée, que j’ai aménagée, dans laquelle je me suis construit, et juste devant l’entrée, à côté d’une pousse d’un arbre blanc aux petites feuilles vertes, j’ai planté mon petit arbre.

Puis la vie est venue, pleine de travail, de sueur et parfois de larmes. La forêt de mon enfance m’a paru pâle et terne, et le chemin pour m’y rendre m’est devenu compliqué, avec des ronces et des orties qui en masquaient l’entrée.

Alors, j’ai cessé d’y aller, je l’ai mise dans un coin de ma vie, bien cachée sous un tapis de feuilles mortes.

Un jour, un matin, un mois de décembre, un message, juste écrit, terrible : l’arbre de ma clairière a été marqué pour l’abattage, il est malade, depuis longtemps, sans que je le devine et doit être coupé, sans que je sache quand.

J’ai retrouvé le chemin, versé des larmes sur le parcours, me suis blessé en le cherchant, et y suis parvenu, meurtri, mais confiant … las … trop tard, l’arbre de mon enfance, sur les branches duquel je me suis élevé avait été élagué coupé, rasé par d’autres, et enfin détruit.

Je me suis enfui de la clairière de mon enfance, ai oublié l’odeur des poulets, des canards, des sous-bois et des feuilles, et j’ai créé, devant ma grotte, une  forêt, aux parfums enivrants, aux couleurs contrastées et au feuillage persistant.   

J’y ai mêlé ma pousse, la sienne, les nôtres, avec leurs petites amies et leurs gentils copains, les amis des amis et les pièces rapportées, les connaissances ornementales et les jardins de senteur  et, au final, cette forêt m’a paru conforme, pleine, remplie.

Jusqu’à cet appel, qui marque la fin d’un temps, de ce temps-là, des temps passés : l’arbre frêle, lui aussi s’est lassé de rester seul, et s’est fendu, par le milieu, puis est tombé sur la terre, avant de s’y dissoudre.

Alors, pour boucler la boucle, j’ai refait le chemin vers la clairière de mon enfance, vers les racines perdues, vers les pousses devenues jeunes arbres, plus d’épines, ni de ronces cette fois. Devant moi, les fougères comprennent et plient, chargées de mon chagrin. J’ai trouvé une nouvelle forêt, inconnue, semblable à la mienne, mais si différente de celle de mon souvenir.

J’y suis entré, ai mis mes mains sur les troncs, ai caressé les feuilles nouvelles, si étrangères, mais qui me rappellent les miennes. J’ai parlé de ma nouvelle forêt, de mes pousses, de leur feuillage et de leurs si belles couleurs quand le soleil se couche ; j’ai dit le son, le vent, l’amour, le manque, l’envie, le vide, l’espoir, la peine, et enfin le pardon.

J’ai refait le chemin, dans l’autre sens, libéré de tout mais pesant de toute ma vie, vidé mais rempli, seul au monde, avec tout ce temps qui ne reviendra jamais.

Le poulet à la broche n’aura jamais plus ce goût, ni les frites, ni les rires, ni les pleurs.

Je suis venu déjà ici, ne reviendrai plus, et suis seul, déjà.

« Dieu compte les larmes des femmes »

 

Elle pleure, depuis hier, par vagues ; d’abord légères et sourdes, puis grondantes, montant de son ventre à sa gorge, remplissant d’eau salée ses yeux clairs.

Elle pleure, dans cette grande salle trop froide et si humide, tapissée de tableaux et de draperies aux couleurs passées, de bancs au bois usé par le temps, et aux dalles inégales marquées  par le passage des anciens.

Elle pleure, comme une enfant, une petite chose qu’elle était et qu’elle redevient par spasmes de vie. Ses ados dans ses bras, qui la serrent de tout leur amour, et l’inondent de leurs larmes ; son époux à deux pas, les yeux embués, mâchoires serrées qui tente de résister à la déferlante d’émotion.

Elle avait été moins atteinte, il y a 10 ans, quand son père était parti, moins mais pas  pas du tout. Juste moins. Et puis il y avait maman dont il fallait s’occuper, maman qui avait toujours été présente, alors que papa partait travailler sur les routes, dans ses grandes voitures, vendre des produits précieux.

Depuis quand les connaissait-elle ? Elle n’était pas sortie de ce ventre ci, mais avait grandi dans ces bras-là. Adoptée très petite, disaient-ils, avant l’âge de deux ans ; venue d’un pays où le soleil se baigne derrière les cèdres, et les balles sifflaient autant que les bombes. Elle ne s’en souvenait pas, plus. L’autre était-elle vivante, morte depuis longtemps, partie récemment en dernier voyage ? Peu importe, les seuls qu’elle n’avait jamais connus, c’était ceux-ci, et les seuls qu’elle avait appelés « papa-maman », ce sont ceux qui viennent définitivement de la laisser seule.

Elle pleure, comme une maman orpheline, en serrant les mains des siens, dans cette église froide, devant cette boite en bois ciré.  Elle écoute le ronronnement de la femme à l’âge indéfini qui psalmodie des phrases  de réconfort, comme pour aider à cette séparation d’avec son enfance. Peu à peu, des mots restent, marquent ; « éternel, souvenir, reposer, famille, amis, Dieu, âme, corps, envol ».

Ils sont venus, les amis, le peu qu’elle en possède,  de loin, labourant la France de sillons de compassion. Pas, plus de famille, trop vieux pour voyager, trop loin pour exister, trop fâchés pour apparaitre.

Ils sont cinq, vaillants représentants de la solidarité du cœur. Elle les a pris dans ses bras un par un, avant de rentrer dans l’église, sous cette petite pluie fine d’avant l’orage. Ils sont là, et c’est bien. Ils lui prennent le bras lorsqu’elle chancelle, l’épaule quand elle plie, et ils l’aident à avancer, seule à présent.

Le temps est long, dans cette église, mais il est nécessaire, pour pouvoir se séparer après. Ils se terminent, les discours et les gestes, l’encens et les fleurs, les plaques et les larmes.

Elle sort, sous la pluie du ciel, de ses yeux et de son cœur.

Elle pleure, comme une enfant qui a grandi trop vite,  sans savoir comment  faire, mais en osant le montrer. Au fond de sa gorge, ses sanglots hurlent sa colère, sa peur, et la fin de sa jeunesse.

Elle marche devant tous, un enfant à chaque main, un époux juste derrière, et ses amis en bouclier protecteur.

Elle pleure de vivre, de respirer et de sentir, alors que dans la boite, son guide ne peut plus.

Elle pleure d’avoir senti ce froid, et cette chaleur, ce vide, et ces visages amis, cet abandon, et ces retrouvailles.

Elle pleure parce qu’après les jets de roses des inconnus sur le cercueil profond, après les dépôts de fleurs et de plaques autour du trou, elle se met à genoux, à son tour, bien ancrée dans la terre glaise, et pose délicatement sa rose et son amour sur le bois de sa jeunesse, de son enfance et de son souvenir.

Elle pleure d’être, à présent, seule au monde.

 

Alcools

— Le premier, c’est soit le matin avec les collègues en allant au boulot, chez la mère Ninette ; elle est gentille, la mère, elle offre toujours la sienne, quand on est chez elle ; enfin quand on est plusieurs.
Mais le plus souvent, c’est vers 11h30, avant le casse-croûte. Là, le Toine, il va dans son vestiaire, et il sort sa bouteille « d’eau minérale de la mort qui tue », c’est comme ça qu’on appelle le pastis qu’il fabrique avec la poudre et l’alcool à 70° dans la remise de son garage. On ne sait pas comment il l’a, la poudre, parce que nous, et bien on n’a jamais réussi à en avoir, même en payant alors que lui, on dirait qu’il le reçoit par colis tellement il peut en faire, du « Pastis du Toine ». On dit « eau minérale » en rigolant, parce que le Toine, il le met toujours dans 1 bouteille plastique d’eau minérale, et comme ça, les chefs, ils ne voient pas que c’est de l’alcool.
On en boit 1, puis deux, enfin plusieurs, comme c’est gratuit. Des fois, on choppe 1 jeune intérimaire, et on l’invite à l’apéro, histoire de dire qu’on est sympas.
Après, on mange, vite, parce que la pause a été réduite pour que la chaine ne soit pas arrêtée trop longtemps ; et là, comme il y a les chefs, on ne boit rien, sauf quand il y a quelque chose à fêter ; là, on peut.
Quand la journée se termine, souvent, enfin tous les jours, presque, on se retrouve avec les copains autour d’une bière dans l’autre bar du village, pour ne pas vexer ; on a notre circuit…
Et puis c’est la maison, où les enfants rentrent de l’école, et font leurs devoirs en attendant de souper. Avec ma femme, on boit un coup, en attendant que la table soit prête ; elle boit son sirop, et moi, je bois un vrai Ricard, pas 1 frelaté comme celui du Toine, 1 ou deux, des fois plus.
Le Dimanche, on va voir le Foot avec les gosses, après-midi, et j’ai ma place à la buvette, on taille l’arbitre et les joueurs, en buvant des galopins. Des fois, on s’échauffe, à cause d’une faute, ou d’1 mauvais geste, et puis avec les bières, on monte vite… alors, on se frotte un peu avec les autres, et puis on va boire 1 coup, après.
« Marcel, enfant du village ».

— Je n’ai jamais bu d’alcool avant mes 18 ans, enfin pas souvent, quelques bières de temps en temps, avec les copains du lycée, ou les camarades de faculté. Une fois marié, diplôme en poche, j’ai intégré une grande entreprise, avec beaucoup de travail, de pression, et des résultats à rendre, des objectifs à tenir.
Il y a quelque temps, j’ai pris l’habitude, le soir, en rentrant du boulot, de boire 1 bière, pour me détendre, juste comme ça, les collègues m’avaient dit que cela marchait bien, la bière du soir.
Et puis, j’ai découvert qu’un « petit whisky », me faisait plus de bien que la bière, alors j’ai commencé à me servir un verre en rentrant, 1, puis 2, occasionnellement, de temps à autre, et puis à présent, tous les soirs.
Je peux facilement me payer l’alcool que je consomme, et j’ai le temps de faire cette pause qui devient si agréable. Lors des réunions, lors du travail, pas une goutte, mais entre amis, quand nous nous rencontrons pour le tarot mensuel, la bouteille part vite, des fois trop vite ; alors, on prévoit large, chacun en apporte une.
J’ai une bonne cave, où je range et j’étiquette des bouteilles de rouge et de blanc, que j’ouvre pour les repas, ou pour les goûter, parfois avec madame, parfois seul. Le soir, au diner, on ouvre souvent une bonne bouteille, elle en boit un verre, et je finis le reste le soir ou le lendemain.
Si je bois tous les jours ? Oui, souvent, tous les jours c’est exact. Mais je pourrais ne pas le faire, cela ne m’est pas indispensable ; juste… agréable.
C’est sûr que certains matins, je ne suis pas très frais, après de bonnes soirées entre amis, parce que, je l’avoue, je ne sais pas m’arrêter ; si l’ambiance s’y prête, je bois souvent trop. Ma femme me le dit de plus en plus souvent, elle me le reproche, même ; mais elle ne comprend pas la difficulté de ce job, et quand elle m’en parle, elle se braque contre moi, et l’ambiance vire au vinaigre rapidement. Du coup, et bien j’évite de discuter avec elle, elle ne comprend rien.
Mes collègues, le midi, à la cafétéria, devant notre quart de rouge, ou de rosé en été, ils savent bien que la pression est forte, il y en a même qui, pour tenir, sont passés à des choses plus dures, cocaïne, et autres. Moi, je ne touche pas à la drogue, je ne le ferai jamais, je pense, mais je n’ai jamais essayé alors je ne sais pas ce que cela me ferait.

J’ai découvert une petite merveille de whisky, je vous la ferais goûter, si vous voulez un jour…
« Emmanuel, cadre »

Toute consommation d’alcool est une expérience de psychotropie faisant de chaque consommateur à un moment de son histoire selon son cadre et son environnement, un sujet en « risque » de vouloir ou de devoir renouveler cette expérience vécue, initialement, comme positive.
Baudelaire « les paradis artificiels »

A tire d’Ailes, d’Elle

La journée s‘étire, comme un chemin long, sinueux et parfois rude. Ils sont venus, ils sont passés, se sont montrés, se sont plaints, ou ont ri, pleuré, gémi, et enfin exprimé ce pourquoi, ce pour qui, ce qui fait, ce qui fut.

Pause technique, un peu de vide dans cette foule dense, un café qui fume, des papiers à scanner, des messages à lire et à devoir répondre.

Le temps passe, cette pause tombe bien.

Et bien non ! La sonnette retentit, crue et douloureuse, inattendue et dérangeante.

D’abord l’odeur : un mélange d’eau de Cologne et de gingembre, aux relents citronnés ; pas agressive, mais au contraire légèrement musquée. J’inspire profondément, et cette senteur calme mon agacement .

Mon regard se porte sur la paire de bottines noires aux hauts talons qui se poursuivent par des jambes laiteuses aux genoux découverts. La robe est noire, décolletée sur un objet doré que je n’ose fixer.

Son visage me sourit, en découvrant mon trouble ; ses yeux sont deux puits dans lesquels il serait bon de tomber, je le sens. Du bleu entoure les billes noisettes qui me fixent à présent, ses yeux rient, vraiment.

Il faut que je parle : «  bonjour, que puis-je pour vous ? »

« Pouvez-vous me prendre maintenant ? » dit une voix à l’accent du sud, chantant et chaud.

 Je vais tomber… jamais je ne pourrai lui dire ce qui me passe par la tête, jamais je n’oserai tendre la main pour « la  prendre ».

Je lui fais signe d’entrer dans le bureau, et suis noyé d’effluves ; le vent du désert se lève dans ma tête ; elle tourne la tête et me regarde, je fonds. Je suis un voyageur assoiffé qui découvre une oasis de verdure et de fraicheur ; je suis, je ne suis plus rien.

Elle est assise devant moi, ce sourire aux lèvres, comme un défi. Je ne dis rien, je la regarde, je la contemple. Je la bois du regard, je respire son odeur et l’imprime dans mon corps, pour la garder encore plus longtemps.

Elle sourit, puis décroise ses jambes pendant que je m’asphyxie, se lève, contourne le bureau, dernier rempart de mes scrupules et s’approche tout près de mon visage. Son souffle divin me donne la vie et me l’enlève à la fois.

 Elle me parle , ses mots s’enchaînent aux miens, la mélodie de sa voix me porte dans d’autres lieux ; la flûte du désert prend des accents suaves et sucrés.

Je vais, je peux, je …

Cette sonnette qui retentit dans le silence de mon sommeil lourd !!!

J’ouvre les yeux, Elle est partie.

J’ouvre la porte, personne.

J’ai donc rêvé ?

 Seul sur le sable, les yeux dans l’eau…

« Cela sent très bon dans cette salle d’attente ! »  ….

« Vous aussi, vous trouvez ? » 

 

Marie-Thérèse

« C’est toujours le même prix, les visites, docteur ? »
Dit-elle en essayant d’attraper les pièces qui résistent à sa pince arthrosique pouce-index tordus par la vie pas facile et les aléas de son existence.
Elle en a vu, en a subi, en a bavé, la vieille dame.
Son mari, alcoolique, cogneur, rapide au lit et lent au bar; ses fils, jaunes du blanc de l’oeil, mais rouges des pommettes; et surtout sa fille, mariée, mère, mais divorcée, en couple lesbien, pour des raisons qui lui échappent. ..Comment se rebeller contre ce qu’elle a accepté de subir?
Dans sa petite maison, au sol en terre battue, avec sa cuisinière qui fait aussi le chauffage et dont elle « éclaire » le feu tous les matins en se servant de la pile de journaux qui s’amoncellent sur le vieux buffet, je vais la voir, régulièrement, pour essayer d’adapter un taux de coagulation improbable, en essayant d’ignorer le dessus de table poisseux, l’assise de chaise thermosensible, et les chats qui profitent, dans la poêle des reliefs incertains d’une volaille hors d’âge.
Pliée en deux, elle se lève, allume la lumière éteinte jusque là par économie,et demande toujours combien elle me doit en sortant ses pièces jusqu’à ce que je lui affirme que le tiers payant, pour elle , marchera toujours.
Mais, Marie-Thérèse, là, elle ne comprend plus. Madame la Caisse refuse de prolonger sa prise en charge à 100% parce que son cancer et son embolie pulmonaire datent de trop longtemps, et qu’elle n’a pas été faire de visite chez les spécialistes. .. »mais vous savez bien , vous, hein, docteur ? »
Et comment je vais faire pour les médicaments et les analyses?
Et puis sa fille elle vient de rompre avec sa « copine » alors, « même chez eux cela se fait de se séparer?  »
Chaque fois que je peux, j’apporte une petite tarte, un gâteau, une quiche, quelque chose. Juste pour elle, ou pour moi.
Les temps changent, madame Marie-Thérèse, mais le fond du fond est toujours présent.
Finalement, même si aller en visite est un devoir, quand j’en sors, c’est moi qui ai pris une leçon de vie. Et la mienne me paraît plus belle.

Coopérance

 

Coopération et Espérance sont les maîtres mots de ce modeste billet qui témoigne de mon interrogation sur les places de chacun et de chacune dans les soins de premier recours, tels qu’ils sont établis dans les référentiels métiers des professions de santé par rapport au vécu, souvent douloureux de ceux qui les pratiquent.

Suite aux manifestations de nos consœurs Sages-Femmes, et à leurs revendications légitimes, je me suis demandé quelle était la place de chacun dans le parcours de soins d’un individu standard résidant en France, et quel était le « cœur de métier » de chacune de nos facettes de professionnels de santé.

Pour cela, un petit ouvrage : -« Référentiels Métiers et Compétences »  disponible ici : http://boutique.berger-levrault.fr/sante-social/ouvrages/ressources-humaines/referentiel-metier-et-competences-commun.html,

 et les sites des différents ordres :  – http://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/cnpmetiermedecin2007.pdf

http://www.ordre-sages-femmes.fr/NET/img/upload/1/666_REFERENTIELSAGES-FEMMES2010.pdf

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, les métiers de Sage-femme, de Médecin généraliste, et de gynécologue-obstétricien sont  regroupés dans le même ouvrage, témoignant du rôle important de ces trois personnages dans la Médecine de premier recours.

L’état des lieux n’est guère reluisant : le corps médical vieillit, la population  médicale se raréfie, et les gynécologues sont de plus en plus obstétriciens. Les Sages-Femmes sortent de l’hôpital et revendiquent leur place d’actrices de premier recours dans la gestion de la santé des femmes.

Où est le problème ?

Quelles sont les compétences de chacun ?

Statistique : « les femmes de 16 à 64 ans consultent le médecin généraliste plus que les hommes. Elles représentent 58% des consultants du médecin généraliste alors qu’elles sont 51% de la population française. Cette différence s’explique pour l’essentiel par les problèmes liés à l’activité génitale avec la contraception et les grossesses, mais aussi par l’espérance de  vie plus longue des femmes » (référentiel mgform.org). Elles s’orientent préférentiellement vers les femmes médecin.

Dans le menu des compétences des médecins généralistes existe un item : « assurer le suivi d’une femme aux différentes étapes de sa vie ».

Les Sages-femmes, depuis l’Egypte ancienne (mariage à 15 ans, 8 à 10 enfants et sages-femmes prêtresses), gérées par ISIS-HATHOR, maitresse sage-femme de l’équipe obstétricale divine ; puis dans la Grèce antique , médecins des femmes et des enfants( traité post- hippocratique des « maladies des femmes fut écrit par une sage- femme) ; encore chez les Hébreux qui ne permettent pas aux hommes de soigner leurs épouses, les sages-femmes étaient une corporation ; la Rome antique, les « Maïa » étaient organisées en corps de métier, et ont rédigé un traité d’obstétrique ; enfin, dès le 17éme siècle, la communauté des sages-femmes est reconnue, sous l’égide de Madame de Coudray, l’enseignement de l’obstétrique en est transformé ; depuis 1973, les études de sage-femme deviennent indépendantes des autre professions de santé. Depuis 2011, 4 ans de formation, concours de PAES obligatoire pour entrer en école.

Dans leurs compétences, on trouve : « l’exercice de la profession de sage-femme peut comporter la réalisation de consultations de contraception et de suivi gynécologique de prévention chez des femmes en bonne santé, sous réserve que la SF adresse la femme à un médecin en cas de situation pathologique », les sages-femmes sont autorisées à pratiquer des vaccinations aux femmes et aux nouveau-nés, à réaliser les frottis, et à prescrire les contraceptifs oraux intra-utérins, diaphragmes et capes, et à les poser, les changer et les surveiller.

Les gynécologues-obstétriciens étant autorisés aux mêmes suivis et gestes techniques, je ne m’y attarde pas.

Où est la différence ?

N’y aurait-il pas assez de patientes pour les sages-femmes et les généralistes ?

J’espère avoir apporté les arguments qui autorisent nos deux professions à suivre les femmes en bonne santé, et suis persuadé qu’il ne faut enfermer aucun dans un cadre trop strict :

–          Le médecin généraliste ne doit pas être que l’expert du diagnostic dans le cadre du pathos, mais peut et doit suivre la population bien portante, quel que soit son sexe. Il peut et doit faire de la prévention, du suivi, et des actes de santé publique. A ce titre, ses compétences en matière de suivi des femmes bien portantes ne doivent pas être remises en cause.

–          -Les sages-femmes ont le droit et les compétences pour le suivi des grossesses, en ville ou à l’hôpital, le déroulement de l’accouchement avec notamment leur participation à l’analgésie locorégionale, et le suivi du post-partum de la mère et de son enfant ; de plus, elles ont les compétences pour le suivi de la femme en bonne santé et ont leur place dans les services d’orthogénie, de gynécologie, et de procréation médicalement assistée. Elles ont une obligation de formation ( DPC obligatoire).

Dans toute relation humaine, il y a des rencontres, parfois bonnes, parfois moins.

La patiente choisit avec qui elle veut faire un bout de sa route, et parfois, change en chemin la main qui lui est tendue.

La Médecine de Premier Recours est représentée aussi bien par les sages-femmes que par les médecins généralistes.

 Travailler ensemble, pour la Santé de nos patients, c’est mon Espérance dans notre Coopération pour une Alliance qui existe depuis déjà si longtemps…

 

 

Longtemps, longtemps après avoir été #PrivésDeMG

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les MG ont disparu
Leurs paroles courent encore dans les rues
La foule se souvient, un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur coeur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On dit “Il etait bien, mon Doc.

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les MG ont disparu
Leurs patients courent encore dans les rues
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on soignera
Cette femme pour bercer un chagrin
Ou quelque heureux destin
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Ou, quelque part au bord de l’eau
Au printemps tournera-t-il sur un dico
Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les MG ont disparu
Leur âme légère court encore dans les rues

Leur âme légère, et leur savoir
Qui rendent gais, qui rendent tristes
Filles et garçons
Bourgeois, artistes
Ou vagabonds.

Longtemps, longtemps, longtemps
La la la…

Pour en savoir plus, suivez ce lien 🙂
http://t.co/U3t858NSTC

De vous à moi, je vous l’avoue,

Il y a des jours où vous pesez vraiment plus lourd que d’autres. Vos demandes, vos incompréhensions répétées, vos discours de justification, vos atermoiements pour vous laisser convaincre que la bonne solution pour vous serait de vous prendre un peu plus en charge et ne pas laisser toujours les mêmes vous tirer en avant pour votre bien le plus personnel me portent un peu sur le système.

Ces jours-là, vous m’êtes pénibles à côtoyer, à toucher, à envisager même. Le seul fait de savoir que vous allez revenir me poser toujours ces mêmes questions, auxquelles je ne peux apporter que de pauvres éléments de réponse, me désole.

Votre incommensurable disposition naturelle à envahir la salle d’attente jusqu’à la dernière minute de la consultation, à remplir le lundi matin toutes les plages de rendez-vous en 15mn, et de déborder sur les jours suivants, votre étonnement lorsque je vous indique que, compte tenu du nombre de problèmes posés, il aurait mieux valu prendre rendez-vous, tranquillement, au lieu de faire ressembler ma consultation à la queue d’une caisse de super marché un samedi matin tout cela m’est pesant.

En réalité, ces jours-là, vous me stressez, m’indisposez, me gênez.

Mais pourquoi donc ce ressentiment ? Pourquoi vous en voudrais-je à ce point ? Qu’avez-vous fait de mal ? Est-ce vous ? Serait-ce moi ?

Au tout début de notre relation, tel un propriétaire consciencieux de son cheptel durement gagné, je vous ai pris en charge, coachés, dorlotés, ai fait plus qu’il ne fallait, plus que vous ne m’en demandiez. Pas d’horaires, peu de limite jour/nuit, pas de rajout d’honoraires pour des actes dont la cotation m’échappait. Beaucoup venaient chez moi et j’étais présent pour tous.

Mais cela ne vous a pas empêchés, bande d’insoumis, de guetter mes manques, et ma fatigue, mon abnégation ne résistant pas devant votre appétit, mes lacunes se voyant d’autant plus que mes horaires s’allongeaient.

Alors, j’ai essayé le virage à 180° : « Quelle est la LOI » ?, « seule la Loi s’appliquera » ! A force de recommandations, de parapluies ouverts, de retranchements derrière les « bonnes pratiques », je vous ai fait passer, de Cheptel à usagers, et moi de Médecin trop empathique à prestataire de services.

Vous l’avez vu/senti/perçu, Oh mes patients! Vous avez remarqué ce changement que je souhaitais « prise de conscience » ; mais vous l’avez transformé en guide de consommation du prestataire de services médicaux vous m’avez pris à mon propre jeu, et vous aviez raison.

Je vous en ai voulu, oui, voulu. Me faire passer pour un prestataire de délivrance d’ordonnances et de diagnostics, froid et calculateur, comptant les items et les scores, sans âme, ni cœur.

Bien trompé, je me suis ! En voulant me préserver, je m’étais perdu. Ce qui faisait la gloire, l’honneur et la joie de mon « métier », était devenu une course  bien encadrée dans les rails de la bonne pratique.

Et cela ne m’a pas plus plu.

Pourquoi ?, comment ?, que faire ?

Toujours sur le métier, j’ai reposé mon ouvrage, et suis revenu à mes basiques (aidé en cela par ma casquette de « maitre de stage » qui m’a aidé à me poser les vraies questions). Pourquoi ce métier, qu’y chercher ? Que puis-je apporter ? Quels sont mes bons et mes mauvais côtés ? Mes atouts et mes manques ?

Reconstruire, retisser, reprendre, recommencer.

Les patients viennent chez leur « médecin de famille » parce qu’il est Médecin, bien sûr, avec ses compétences mais aussi parce que c’est Lui, et qu’avec Lui, on va pouvoir dépasser le stade du « prestataire  de services médicaux » pour entrer dans une dimension humaine, voire humaniste. Lui, on peut lui parler, lui dire ses manques et ses doutes, ses peurs et ses joies, et la façon dont il va trier, gérer, compiler et analyser, et bien c’est Son problème.

J’ai cherché le patient idéal, la patientelle bénie, mais j’avais oublié que je n’étais pas, de loin le meilleur médecin possible, et que je ne le serai sans doute jamais.

J’ai exigé, réclamé, et mis sur le dos des gens mes propres maux en les accusant d’en être la cause.

Bien sûr, vous n’êtes pas parfaits, qui le sera ?

Bien sûr, je ne sais pas tout, mais qui le prétendra ?

J’ai  fait « facile », et c’était une erreur.

« Lorsque l’on touche le fond de son incompétence, c’est là que l’on commence à apprendre la Médecine qui n’est écrite dans aucun livre ».

De vous à moi, je vous l’avoue, j’ai douté de vous, parce que j’avais trop peur de douter de moi.

C’est fait, je mixe mes peurs et les vôtres, mes connaissances et vos problématiques et, ensemble, on peut regarder en avant.

Ne vous déplaise, sans même danser la Javanaise, je vous invite à me dire tout simplement ce qui vous amène ici aujourd’hui.

Venez, n’ayez pas peur, je sais ce que c’est.