Le cartable, la blouse et les amulettes

Quand je me suis installé, j’avais deux cartables : un pour les visites standard, qui contenait mon ordonnancier, stéthoscope, tensiomètre, marteau à reflexes, otoscope…etc., et une mallette pour les soins et traitements d’urgence, injectables, ampoules, plus une bouteille d’oxygène, pour les cas graves. A l’époque, pas de tour de garde, pas de maison médicale de garde, chacun pour soi pour tous les jours et le weekend.
Avec le temps et le changement des habitudes, la mallette d’urgence a disparu de mon coffre, ainsi que la bouteille d’oxygène ; j’ai changé plusieurs fois de cartable, et au final, peu de choses me servent, pour de moins en moins de visites à domicile, mon cartable me sert surtout de convoyeur de fond de caisse et de recettes journalières. Il s’est amenuisé et a pris des couleurs, comme ceux de mes confrères et consœurs qui affectionnent le rouge, le cuir ou la toile.
Ainsi va la vie, le Smartphone remplace le Vidal de visite, et les applications médicales les petits carnets de notes personnelles, fini le temps des visites en nuit profonde, où le seul repère était de laisser le porche de la maison éclairé, finis les OAP à 2heures du matin, finies les nuits blanches et les accouchements des matins blêmes.
Ce qui ne change pas, par contre, ce sont les amulettes que les patients nous accrochent, au fur et à mesure du partage de leurs vies, que la maladie soit présente, ou qu’il ne s’agisse que du suivi d’un nourrisson ou d’une grossesse normale.
Chaque épisode devient une histoire intime, chaque nouveau patient une tranche de vie, et être médecin de famille, généraliste des particularités c’est être le confident du corps et des âmes, le garant de la voie la meilleure, le référent du bon usage de la machine humaine.

Parfois lourdes, souvent pleines, ces amulettes sont autant de points d’impacts de la relation que l’alliance thérapeutique crée au fil du temps entre le soignant et le soigné.
Des fois sévère, souvent humain, toujours inconditionnellement bienveillant, le médecin observe, diagnostique, et soigne ; le patient lui donne le droit de faire tout cela, et lui épingle son amulette, souvent sans autre sésame que sa fidélité. Pour le patient, « son » médecin, c’est la personne devant qui on peut se mettre nu physiquement autant que moralement, celui à qui l’on donne le droit de palper, de toucher, de jauger, car on sait qu’il ne juge pas ; il est jugé par le patient, mais reste sans parti-pris, objectif, factuel.
Le cartable s’allège, les amulettes se multiplient, et pèsent leur poids de sourires et de souffrances, d’échecs et de réussites, de vies et de morts.

Une nouvelle docteure s’est installée dans la maison de santé, elle est adepte du port de la blouse, autant pour des raisons d’hygiène vis-à-vis des patients que pour elle-même. Elle s’habille en commençant la journée et retire sa blouse en partant. L’habit marque son état : avec blouse c’est la docteure, sans blouse, c’est elle.

Où ses patients lui accrochent-ils leurs amulettes ?
En reste-t-il accrochées sur ses habits une fois en « civil » ?
Les laisse t’elle toutes sur la patère avec sa blouse ?
Sont-elles moins lourdes sur la blouse ?

Parfois, mon fin cartable me semble si lourd, ma veste si chargée, mon manteau si pesant…

Un jour, peut-être, je mettrai une blouse.

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Une réflexion sur “Le cartable, la blouse et les amulettes

  1. Intéressant. J’ai toujours exercé avec une blouse (interne puis médecin hospitalier) jusqu’à ce que j’arrive outre-Manche où les médecins, même hospitaliers, ne portent pas de blouse. J’ai trouvé ça difficile, initialement, de me présenter « à nu » aux patients. De les laisser me voir telle que je suis le matin quand je m’habille et que je sors de chez moi. Au final, on s’habitue, même si je pense que plus jeune la blouse me donnait une impression de « légitimité » que je ne me sentais peut-être pas encore.
    Hormis le côté hygiène, finalement, ce que je regrette le plus maintenant, c’est l’absence de grandes poches 😉

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