Algorithmes (Anonymous 3)

Pour Mélodie, courir fait partie d’un mode de vie. Se lancer pour faire une performance ou juste pour purifier un organisme tendu après des nuits de garde ou des journées de consultations éprouvantes, mais courir pour oublier et ne plus penser à rien, simplement, vivre.

Ses collègues, Rafa, Émilie et Tam, sont comme elle,  ils se retrouvent 3 fois par semaine après le travail, pour se « décrasser », se motivant les uns les autres. Chacun a son cardio-testeur ou sa montre connectée, et les résultats, les performances ou les séances d’entretien se comptabilisent sur  leur logiciel « Healthcare » qu’ils comparent 1 fois par trimestre, au cours du « repas des perfs », au restaurant  local.

Mais aujourd’hui, l’entrainement prend une autre dimension ;  la donne change… Pas de montre, pas de cardio-testeur, pas de téléphone portable ; aucune connexion possible. Juste la course, la clé USB dans la poche secrète, la mission bien en tête, et l’espoir fou de ne pas être détecté avant d’avoir pu…La prochaine course sera la vraie, l’unique, la dernière ou la première d’une nouvelle vie.

 Ronald met sa main sur la vitre froide du détecteur d’empreintes, c’est sa première fois. Il entre enfin dans le « saint des saints » du Big Data Center, là où tout se décide, et là où tout se fait. Enfin il va pouvoir appliquer sa théorie et réaliser son œuvre.

Depuis sa thèse en sociologie de la santé, il a beaucoup progressé dans l’analyse des flux d’informations et des recoupements sur la santé connectée, à présent on lui offre la possibilité d’accéder à des millions de données et d’appliquer sa théorie à l’échelle de la population nationale, et peut être bientôt internationale. Au départ, des notions simples, des idées nouvelles et un regard innovant. Il a été remarqué en premier pour son analyse de la « preuve par 4 » qui a sonné le glas de la protection de la vie privée et fait réfléchir les autorités publiques et privées sur les utilisations possibles et les gains à espérer : la simplicité même, il suffisait d’y penser. En substance on peut résumer ainsi : 4 informations personnelles suffisent à retrouver, avec 95% de chances, un individu au milieu de fichiers anonymes contenant des informations sur des millions de personnes. Il a fait le test en grandeur réelle dans un pays d’Europe en se servant du réseau de téléphonie, et en associant : identifiant de l’appelant, identifiant de l’appelé, localisation par l’antenne relai, date et heure du contact ; des « métadonnées ». L’information selon laquelle la personne cherchée était tel jour à tel endroit étant facile à obtenir, la preuve fut faite que la théorie était porteuse d’espoirs, et son champ d’action élargi à la téléphonie, mais aussi aux transactions par carte bancaire, aux bornes d’autoroute, montres connectées etc.

Le projet qui lui avait valu ce recrutement (avec à la clé un salaire 10 fois supérieur à ce qu’il avait timidement demandé), était d’appliquer ce principe à la santé, plus particulièrement en analysant les millions de données « dormantes » des outils connectés des patients, diabétiques, cardiaques, et même des « bien-portants ». La formule qui lui avait valu les applaudissements du jury de sélection (mutuelles, assurances privées, caisses, Big Médical Center et ses filiales, et 1 représentant des usagers qui est sorti en hurlant au diable après 5 mn de présentation) est : «  si vous avez une connexion, je sais faire mieux que vous suivre, je vous précède ! »

Patrick se lève au son  de son téléphone, qui lui joue sa musique préférée, choisie dans sa playlist gratuite, offerte avec son abonnement. Il se prépare à 2 jours de stage de remise à niveau offerts de façon obligatoire par sa mutuelle afin de récupérer son statut de mutualiste à taux plein.

Il sort et valide son parcours en métro puis en tram grâce à sa carte de transport incluse dans ses  applications téléphoniques, et  joue durant le trajet à son jeu en ligne, de guerre contre des Alliens malfaisants rêvant de dominer le monde.

L’entrée étant autorisée par le code barre de sa convocation en ligne reçue par mail sur son smartphone, il pénètre dans la salle où 19 autres personnes attendent d’être rééduquées quant à leur mode de gestion de leur santé.

L’intervenant, formateur relai-mutualiste, leur décrit comment se servir de la nouvelle application « MutSan », qui va calculer, d’après leur poids, taille, âge, sexe, et activité professionnelle, comment mieux manger, mieux bouger, et comment diminuer les facteurs de risque cardio-vasculaires ; comment dépister les cancers ; comment vivre mieux, plus longtemps… (Et à moindre frais pense Patrick).

Les statistiques sont parlantes, plus près on suit les recommandations, mieux on vit, et plus longtemps… Les schémas, les données statistiques, les courbes, les algorithmes, tout concourt à montrer que la bonne façon de vivre est celle validée par l’association mutualiste ; à tel point que  dans l’avenir, l’assurance santé et la couverture du risque accident et maladie sera assurée si et seulement si un certain nombre de critères sont remplis par les assurés sociaux.

(Dans la salle, un murmure se lève, et s’amplifie : comment ? des critères ? une dépendance à des applications de surveillance ?)

Le formateur relai-mutuelle fait taire les murmures d’un geste : « sachez-le, le temps du soin gratuit est bien terminé, le décret sort ce jour, vous en avez la primeur aujourd’hui : tout assuré social va devoir satisfaire à des critères de bonne conduite sinon, il sera exclu du système ! »

« L’étude des métadonnées révèle un certain nombre de…disons de « lois » qui structurent la vie en société et montrent que la préservation de l’anonymat va devenir mission presque impossible dans un avenir très proche.

Je tiens à remercier l’association des mutuelles européennes, et le congrès des ministères de la santé pour leur invitation à ce séminaire « Santé-Economie-Gestion des risques », et de leur accueil chaleureux. Depuis notre premier contact, il y a 5 ans, la gestion européenne de la santé a beaucoup progressé dans son réalisme et son efficacité ; à ce jour, 80% de la population est d’une façon ou d’une autre connectée à l’une de nos applications, et grâce au maillage et à l’intercommunication des métadonnées, nous pouvons alimenter notre Big data Center de données fiables et exploitables ».

Ronald est aux anges, il est devenu responsable de l’exploitation des données numériques de santé de Big Data Center et à ce titre, il a suggéré une proposition de loi qui va être promulguée par décret aujourd’hui même : le contrôle et le suivi des données de santé issues des outils connectés montres, téléphones, cardio testeurs…etc. Bientôt centralisées et analysées dans un Big Data Center, ces données vont pouvoir prédire les prochains thèmes et projets de santé régionaux, nationaux et dans le futur européens. Ces  projets étant déterminés pour cinq ans, son programme ne peut qu’évoluer, et une fois la mécanique mise en route, rien ne pourra l’arrêter.

Bien sûr, certains resteront au bord de la route, laissés pour compte de l’évolution de la gestion de la santé, mais ce seront les non coopérants, les individualistes, ceux qui ne comprennent pas que l’effort, s’il n’est pas spontané pour certains, devra être imposé à la majorité ; pour ceux-là, plus de couverture santé, et même, plus d’assurance tout court, plus d’aide, plus aucune prise en charge de la collectivité ; après tout, sauter d’avion sans parachute est aussi inconscient que de ne pas surveiller son régime alimentaire, que de ne pas entretenir son organisme, que de fumer, boire de l’alcool en excès,  et toutes ces conduites à risque que la collectivité couvre de son aile aveugle et protectrice… Les temps changent, et la population va le comprendre car nous savons comment la surveiller et en exclure les brebis galeuses. Les Etats ne peuvent plus se permettre de continuer à payer sans contrôle pour soigner des personnes  qui n’ont aucun respect pour elles-mêmes, ni pour les règles que nous leur avons établis.

Un mot, sur la table du salon.

Patrick a ôté sa montre connectée, posé son smartphone juste à côté, laissé ses clés et est sorti.

Il a claqué la porte.

Il ne reviendra pas.

Dans sa poche, le recommandé papier de licenciement, celui, encore papier de rupture de son assurance maladie, et de fin de droits mutuelle.

Il n’attendra pas le recommandé de fin de droits au  logement social qu’il occupe depuis 10 ans.

Il a bien lu les raisons qui font que son univers s’écroule : il ne satisfait pas aux règles de bonne conduite du décret sur le projet régional de santé, et a été classé indésirable par tous ces organismes qu’il a nourri pendant toutes ces années de bons et loyaux services.

Il a lu que nombreux sont ceux qui, comme lui, ont été éjectés d’un système dans lequel on ne marche que dans des traces toutes faites, en respectant les consignes à la lettre, pour le plus grand plaisir de satisfaire aux normes statistiques ; chacun à sa façon est devenu résistant, opposant silencieux mais docile, ou a renoncé.

Il a son idée, sa façon à lui.

Patrick, infirmier D.E.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine,  et Patrick  bientôt aussi.

Ils sont cinq à courir dans le bois, cinq personnalités différentes, cinq déterminations égales.

Les grillages ont été coupés, le passage est étroit, mais praticable, rafa se blesse à l’épaule, simple égratignure, mais un peu de sang.

Après  le lac, tourner à droite, et se détacher du groupe.

La patrouille se sépare, sans autre bruit que le souffle régulier et le son des foulées sur les allées.

La clé USB dans la petite poche ceinture, le schéma du parcours bien en tête, ils se répètent les phases de leur mission : contourner le Jardin d’acclimatation, parvenir à l’avenue, s’approcher de l’entrée de la Fondation, en se repérant sur l’observatoire de la lumière et ses 12 verrières, et faire la jonction avec leur contact qui les fera entrer.

Mélodie pense à la « danse » qu’elle devra faire pour échapper aux détecteurs mobiles de la salle de contrôle.

Des aboiements proches, un cri, une détonation.

Continuer, courir.

Un sifflement, puis un cri.

Courir encore.

Le tunnel, le passage, la porte cachée, la lumière, la foule

La queue s’étire devant l’entrée, les employés  qui distribuent les programmes et hèlent les navettes ; l’un d’entre eux s’approche de mélodie « la course a été bonne ? Mettez cet imperméable et ces mocassins, on vous remarque trop en jogging. Descendez au deuxième sous-sol, voici votre passe et la clé de l’entrée le spray est dans la poche de gauche, après, vous savez quoi faire ».

Ronald est inquiet, on a signalé une intrusion dans l’enceinte privée de la Fondation, et des mouvements de cinq personnes dans le parc. Les chiens ont été lâchés, et le service d’ordre activé en code rouge, mais sans savoir pourquoi, il n’est pas tranquille.

Pourtant, tout se passe comme prévu pour la gestion et le contrôle de la santé dans la zone Europe, et la protection des données est réellement obsolète à présent ; anonymiser les données numériques est  une cause perdue, échapper au profilage est impossible. Les défenseurs de la vie privée ne comptent plus devant les intérêts en jeu, lesquels commencent à rapporter leurs fruits en espèces sonnantes, et ce ne sont pas les quelques ratés de l’évolution du système qui nous feront reculer.

Seuls les groupes de défenseurs de la pratique médicale libre et consentie, les adeptes de l’éducation thérapeutique et de l’alliance thérapeutique semblent avoir encore des adeptes, et montrent des signes de velléité d’opposition.

Ronald dans son fauteuil de ministre, boit une tasse de café devant sa baie vitrée face au parc, et balaye ces idées sombres en se rassurant sur la sécurité du système, aucun hacker ne peut entrer dans le système de données, et personne ne pénètre dans le sanctuaire, il ne sait que trop bien ce que cela lui coûte, mais le principe d’incertitude existe bien.

Mélodie n’a croisé personne, mais qui pourrait l’attendre ici ?

L’imperméable est à sa taille, les mocassins un peu justes,  «  pensées parasites ».

L’escalier de service, descendre deux étages, le couloir, la porte, la clé.

Le sanctuaire, des ordinateurs, des serveurs, un bruit de ruche.

Envie de courir vers le but.

Ne pas se précipiter, les lasers sont là.

Dans la poche gauche, le spray : « vaporiser et danser ».

Les lasers de détection sont bleus… « Pensée parasite »…

Si on les frôle, ils deviennent rouges et découpent, lui a-t ‘on dit.

Les lasers bleus forment des cercles qui s’élargissent et se rétrécissent selon une rythmique qu’elle a étudiée avec ses amis, les cinq ont appris la chorégraphie avec toute l’attention requise.

À présent, sa vie en dépend.

Dans sa tête, la musique commence, style oriental, mélopée rythmée,  juste ce qu’il lui faut.

Elle a le spray dans la main gauche, et la clé à main droite.

Petite fille, elle avait eu peur de la danse de Kaa, dans le livre de la jungle, aujourd’hui, le python, c’est elle.

La danse débute…

Les circonvolutions des lasers, les sauts et les arabesques de la danseuse se mêlent en une transe mortelle, il n’en restera qu’un à la fin.

De la sueur perle et coule dans son dos, dans sa tête, de la glace.

Petit à petit, elle s’approche du serveur maître, cinq mètres, trois mètres….

La porte derrière elle s’ouvre violemment, rompant le charme, Ronald est debout et la regarde ; «ne faites pas cela, vous n’avez rien compris, rejoignez-nous, je sais qui vous êtes, je sais tout de vous, nous pouvons nous associer à votre mouvement ! »

Mélodie a vu mais ne l’entend pas, dans sa tête, la musique résonne encore et encore, elle ne sera pas distraite : un mètre, le port USB, la clé, implanter au cœur de la machine le virus qui va détruire les connections, chirurgie 2.0. La femme serpent transmet un vers venimeux.

Ronald est tombé à genoux, la tête dans les mains, puis ordonne : « Partez ! Quittez cet endroit ! Vous venez de détruire ma vie, mon univers, ma raison de vivre, je n’ai plus qu’à mourir, PARTEZ ! »

Derrière lui, Tam est là, elle la prend par le bras et , ensembles, elles refont le chemin inverse, jusqu’à la lumière.

Dans la grange,  une nouvelle année débute, les cours ont repris, Pierre n’est plus là.

Devant le nombre d’étudiants croissant, Marie et Christine ont adoubé de nouveaux enseignants, dont une sportive qui semble douée, tenace, et qui sait danser comme font certains serpents…

 

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