Anonymous (2)

Tapi sous l’écaille de ses lunettes, Pierre sourit. Il sort de la grange à présent réaménagée et respire l’air frais du matin. Plus tôt, il a découpé soigneusement aux ciseaux les feuilles pour le tirage au sort. Il passe devant le puits et va s’asseoir sur la grande pierre pour attendre les autres.

Depuis la cyber- attaque contre les serveurs de la confédération, qui a partiellement détruit les fichiers de Dr. WATSON, le Big Médical Center et ses gérants ont radicalement changé de position vis-à-vis de la Médecine traditionnelle, au point de signer avec Pierre et ses émules un « Pacte en Soins Primaires », qui les autorise à pratiquer la Médecine à leur façon, et à former des élèves dans leurs propres centres. Les patients, réunis en association, ont pesé lourd sur cette décision, réclamant le choix « libre et éclairé » de leur médecin traitant. La « Médecine de Premier Recours » est née de ce pacte et elle enseigne, par des notions de prévalence et d’incidence à prendre en charge le suivi durable, le bien-être et les soins médicaux primaires d’une population donnée, sans se limiter à un organe, un âge ou un sexe donnés. Elle incite à pratiquer, à rechercher et enfin à enseigner. Des groupes de soignants se sont regroupés en fédération, et ont même créé des « maisons de santé pluri professionnelles » pour donner une des réponses possibles au manque de praticiens de premier recours dans les zones déficitaires.

Marie s’éveille, s’ensommeille, pourtant Marie se lève, attentive enseignante ; prend son cartable sur la table et sort. Elle a  peu de route à faire pour rejoindre les autres. Elle vérifie que son habit de cérémonie est dans son sac et part.  Et Marie cueille quelques feuilles jaunies, rencontre Pierre, sur le lierre assis. « On attend encore Christine et on y va » ! Elle ne devrait plus tarder, elle est jury pour la première fois aujourd’hui.

Dans le cursus de la formation des futurs médecins, pensé par Pierre et ses collègues, réunis en « département de médecine générale » à la suite des réunions de groupes de pairs du bar à proximité du Big Médical Center, les apprenants deviennent peu à peu des internes, puis s’essayent à un travail de recherche, qui va valider leur formation lors d’une tenue annuelle, en habit spécial, « Robe en satin cramoisi (groseille), simarre (revers) en soie noire et ceinture noire » .

Pour la première fois aujourd’hui, et afin de varier les présentations, les internes vont pouvoir  raconter un cas qui les a marqués, faisant intervenir plusieurs compétences, posant plusieurs questions, un récit de cas complexe, en quelque sorte.

Christine est la petite dernière du groupe. Elle est à la fois enseignante et médecin généraliste installée. Elle est membre de la confrérie des CCU, qui travaillent à la fois dans la pratique et dans l’enseignement. Tâche malaisée tant les besoins sont importants des deux côtés, mais ses étudiants se souviennent d’elle comme de  « celle qui partage ».

Les internes sont venus nombreux, ceux qui vont valider leur cursus bien sûr, leurs amis, leurs familles et leurs proches, et sont venus  les amis des amis, les curieux et les postulants  futurs soignants. Viennent aussi  les « non-médecins qui soignent », ceux que l’on nomme les « paramédicaux » sans lesquels le diagnostic n’aurait aucun intérêt, ceux qui  se perfectionnent dans le soin.

Avec eux est née une relation de partage de protocoles, de collaboration si intime et si serrée que le lien devient un vrai besoin. Il y a aussi des « patients », impatients de voir leur « Docteur » entrer dans la cour des grands, sensibles aux efforts fournis, aux nuits d’études et aux débats « talmudiques » sur les conduites à tenir par l’équipe soignante sur leur cas précis, et, par extension, sur ceux à venir, pour l’avenir.

 

Car le département fédère des protocoles, des conduites à tenir, et des « façons de faire mieux » sous-tendus par les échanges entre pairs, les réunions de résolution de cas complexes, et la validation par ce nouveau comité de sages récemment nommé « haute autorité ».

Aujourd’hui, Pierre tient un rôle spécial : en tant que « doyen », il préside, mais il laisse la parole aux nouveaux, à Marie et à Christine, et va se livrer à son activité favorite du moment, « développer les idées émises sous forme d’arborescence » : en reprenant les thèmes et les notions, il dessine, organise, développe et synthétise les pensées en un arbre de vie… la  « Mind-Map ». Christophe, comme à son habitude, anime le groupe.

Tout le monde s’installe dans un joyeux  brouhaha, et, comme d’habitude, la grange, même agrandie, même rénovée, semble encore trop petite. Les internes et leurs familles ont prévu « l’after », et les bouteilles et les mets savoureux attendent dans le hall transformé pour l’occasion en salle de réception.

Petit à petit, le niveau sonore baisse sans que personne ne l’ait demandé explicitement. Les 5 internes qui jouent leur avenir aujourd’hui sont en grande tenue, tremblants et émus.  Leur jury du jour n’en n’est pas moins stressé, cramoisis autant que leur toge, et découvrant la nouveauté. Pierre est devant son Paper-Board, armé de ses feutres de couleur, prêt à ré écrire et à mettre en forme les mots et les idées.  C’est Christine qui mène la journée et les débats, qui  organise et évalue.  Son avis sera déterminant, et sa décision irrévocable. Le silence s’est installé, et font leur entrée deux yeux bleus encadrés par des cheveux courts et roux, surmontant une toge couleur groseille. C’est le moment, un moment important, ils savent bien ce qui les attend au coin de leur vie.

Christine a placé l’urne au centre, et avec  Marie, Christophe et  Pierre  se mêlent aux internes, même Corinne est venue, de sa ville au crayon et à la gomme.  Les internes se connaissent déjà, depuis au moins trois ans, mais cette fois, c’est différent, c’est le jour où.., celui après lequel ils… Mais le tirage au sort de l’ordre de passage commence, maintenant.

C’est Louise qui passe en premier, puis les quatre autres.  Les enseignants sont assis au centre, et elle va leur raconter, argumenter, détailler, et rendre son récit le plus formateur possible. Mais aussi elle va devoir les faire pénétrer dans son vécu de la situation, dans ses états d’âme, ses joies et ses doutes, ses certitudes et ses angoisses, ses connaissances et ses lacunes. Les enseignants, à la demande de Christine ferment les yeux et se concentrent. A la façon des anciens chamans, ils vont essayer d’entrer dans la peau de Louise , et de vivre son expérience, si elle réussit à passer du rôle d’acteur à celui de metteur en scène de cette consultation si particulière, en les faisant partager son monde.

« Ce  jour-là, la matinée commençait tranquillement,………………………..le temps était doux…………aucune douleur,……………….bien déjeuné…………………ma vie va bien,………….ce cas m’a semblé…………….sa prévalence, sa fréquence en médecine générale………………j’avais pris du retard dans mes rendez-vous………….le dernier patient était agressif »

Le silence est total dans la grange, seule la voix de Louise, l’interne le rompt ; les autres le gardent et elle le brise régulièrement. Le jury a  les yeux clos, à présent, ils vivent la situation en réalité virtuelle, sont plongés dans ce récit, complexe, authentique. Seul, Pierre danse devant son Paper-Board, ses feutres dessinent des hypothèses, des liens, des conduites à tenir. Le public ne peut qu’entendre, concentré sur la voix d’abord tremblante, fluette, et de plus en plus assurée, déterminée, qui indique le but.

L’ambiance était moyenne, de la résistance à la…………..du bruit dans la salle d’attente, les deux enfants au milieu…….j’étais seule, sans mon maître de stage……………..je me suis sentie mal dans mon rôle……………..je me suis reprise, et ai tout refait……………..je me suis réapproprié la consultation, ai repris les bases……………….j’ai appris que……je me rends compte que………..j’ai fait un examen complet, le voici…….j’ai repris mes hypothèses………….j’ai pris en compte le motif, puis ai focalisé sur la demande, puis ai  ré ouvert la focale pour globaliser…………..j’ai tenu compte de la prévalence en médecine générale, ………….aspects psychologiques….dossier médical, surtout écrire sur le dossier…..re contextualiser……pertinence, manquements……..

Fanny, puis Anne, Claire et enfin Arnaud se succèdent au récit authentique.

Ils sont tous passés, Pierre a rempli plusieurs feuilles du tableau, Christine a passé l’épreuve de gestion de jury de niveau 1, et les autres membres du département ont apprécié ce nouveau style de validation de stage.

Epuisés, mais satisfaits,  les internes et leurs familles rentrent tranquillement dans leurs foyers. Marie, Pierre, Christophe , Corinne et Christine font un débriefing rapide avant de se séparer. Les étudiants ont su gérer le plan large, puis focaliser sur leur sujet, et enfin ré-ouvrir la focale pour leur conclusion. Christine joue l’Actors Studio, Pierre l’impressionniste, Christophe joue l’affranchi et Marie pense à plus tard, au comment, aux pour quoi et aux pourquoi.

« Vous pensez qu’ils  nous voient comment, les étudiants ? «  demande Christophe.

« Cela me rappelle une chanson, lui répond Pierre » Marie sourit, Christine imagine un clip, avec les Queens.

 

 

 

 

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