TANGO

Cela commence par un coup de téléphone, par une voix un peu inquiète, qui vient aux renseignements : « bonjour, je suis interne en Médecine Générale, et souhaite effectuer mon stage chez vous. Pouvez-vous m’indiquer comment vous travaillez ?».
La voix, le ton, l’envie.
Suit l’historique du cabinet, de la MSP (Maison de santé pluri- professionnelle), le type de patientèle, les horaires, etc… Plus on avance dans la présentation de ma vie professionnelle, plus je sens son envie de la partager monter, et son intérêt croître. A son tour : c’est une fille, et elle a pas mal « tourné » (comme elle dit) dans les services de gynéco, de pédiatrie et d’urgences. Elle veut être généraliste par choix et pas par défaut. Elle n’est jamais allée dans un cabinet de médecine générale en dehors de celui de son médecin traitant. Le courant passe plutôt bien, et la date de la première rencontre est fixée.
C’est ma première interne.
J’ai déjà encadré des étudiants en tant que MSU (maître de stage des universités), mais c’étaient des externes, étudiants en médecine entre la 4éme et la 6éme année de leurs études, juste avant le concours « de la mort » : l’ECN (examen classant national). Cette fois, c’est sa 9éme année de médecine, et elle pourra commencer les remplacements dès la fin du stage, et s’installer l’année suivante.
Pression ? Partagée, je pense.
Trois phases intriquées vont se mettre en place :
–Phase d’observation active du MSU par l’interne utilisant des supports d’observation
–Phase de supervision directe : Le MSU observe.
L’interne s’auto évalue. Les deux font des rétroactions.
–Phase de supervision indirecte. L’interne consulte seul. Il s’auto évalue puis travaille avec le MSU en supervision indirecte

Je vais donc être observé, puis observer, puis essayer d’imaginer ce qui s’est passé dans mon cabinet, entre « mes » patients et «mon» interne, et mélanger ces 3 «modes» de fonctionnement jusqu’à ce que «je» la sente autonome..
Vais-je savoir le danser, ce tango ?

On se tutoie, on se vouvoie ?
On se fait la bise, on se serre la main ?

Entre donc, mets-toi à l’aise dans mon «chez-moi» professionnel, laisse-moi te guider dans tes premiers pas de docteure en titre, vois, regarde bien, et surtout, critique.
Marche bien dans ma trace avant de faire la tienne, suis mon rythme avant de créer le tien, je te tiens bien, tu ne risques rien.
Objecte, argumente, sors tes référentiels et tes recommandations, penche toi de côté, tend mieux ce bras.
Comprends que lorsque tu auras touché le fond de ton incompétence, tu commenceras à apprendre la Médecine qui n’existe pas dans les livres mais dans le vécu ; cabre-toi sur ce diagnostic nul, et révolte-toi contre cet examen clinique incomplet ; mais montre-moi comment tu pourrais mieux faire.
Débriefons, récapitulons, re-contextualisons, du même pas, dans la même rythmique ; apprends, refait, reformule, danse !

Je te prête mes outils, bientôt, tu les trouveras dans les tiroirs sans même les chercher ; je te confie mes «précieux» patients.

Et, pour finir, sors de la trace, fais la tienne, sur la neige fraiche de ta future vie, apprends de tous, et un peu de moi, garde les odeurs, les sourires, l’empathie ; oublie les avides, les pointilleux et les procéduriers, danse un peu seule, pour voir…

J’ai mené cette danse, tu mèneras les tiennes, avec l’envie de bien faire que je sais ; et un jour, dans 1 an, ou plus, tu apprendras à un jeune « je sais tout mais rien encore » à danser sur une autre partition.

Oublie-moi, mais reviens quand tu voudras, tu connais le chemin.

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