BABEL

« L’art de parler et d’écouter est au centre de la relation soignant-soigné ; l’interrogatoire doit être poli, respectueux, intéressé, attentif, centré sur le patient, compatissant ».

«  Laisser les patients parler avec leurs propres mots, ne pas les interrompre, écouter plus, parler moins et interrompre rarement».

Aucun examen complémentaire ne peut dispenser le médecin du temps qu’il doit prendre pour interroger un patient.

Le malade peut, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, brouiller les cartes, oublier un épisode du passé, interpréter les choses de manière erronée. Il ne faut prendre en compte que les faits, et donc s’attacher à les faire décrire par le patient.

« Ecoutez le malade, il va donner le diagnostic »

Sir William Osler (1849-1919)

Vécu 1 :

Bonjour, docteur, je vous présente mon père, K., qui se plaint de brulures urinaires quasi-permanentes et de difficultés pour uriner. Il est à la maison pour 3 mois, ne parle pas français, et je vais vous traduire. (La jeune femme qui parle porte un voile sur les cheveux, visage découvert, mais long manteau de tissu qui descend jusqu’aux pieds). Par contre, il ne veut pas que je regarde si vous l’examinez, il est très pudique, et en Turquie, les femmes ne sont pas habituées à assister à ce genre de consultations. Mon père est veuf, et il n’a que moi ; vous pouvez nous recevoir ?

Parler devant sa fille de ses problèmes urinaires est un obstacle que ce monsieur de 70 ans a dû surmonter pour pouvoir se faire soigner, et l’interrogatoire, difficile, restreint, mais fructueux a permis, de « poser » le problème. L’examen, a été réalisé avec le patient allongé sur la table, sa fille assise dos à nous, et qui traduit dans les deux sens. Pas beaucoup d’échanges, mais un diagnostic et un résultat.  Quant au vécu du patient, Mystère.

Vécu 2 :

Ma mère est en cours d’installation en France, et ne parle que chinois, mais je vais vous expliquer ce qu’elle ressent, et vous pourrez la soulager, docteur. Par contre, elle n’a pas l’habitude qu’on l’examine, et ne souhaite pas être touchée physiquement. Pouvez-vous nous aider ?

Des ricochets de questions, courtes, fermées, directes, et un examen sur une des poupées du cabinet, pour montrer là où cela fait mal, voilà tout ce qu’l a été possible de faire ce jour-là. La patiente bien serrée dans son manteau, par peur ou par habitude, ne semblait pas choquée de ce type de consultation. Son ressenti ? Mystère.

Vécu 3 :

Ma femme est malentendante, et nous venons d’arriver dans la région. Je signerai pour vous expliquer ce qu’elle dit, et je lui signerai vos réponses. Nous avons déjà vu un autre de vos confrères, mais cela semblait le gêner de procéder ainsi, alors nous sommes venus vous voir.

Un ballet de gestes, de pointage de doigts, de signes se développe dans l’espace entre l’interprète et la patiente, ils se regardent, et leurs visages, leurs corps et leurs mains s’expriment en même temps. Leur prise en charge de l’autre dépasse le lien visuel, et prend l’autre en globalité.

Qui choisit qui ?

Sont-ils venus par choix, par carence ou par défaut ?

Comment créer une relation, une alliance thérapeutique si on ne communique pas ?

Comment communiquer sans la même parole, ou sans la même culture ?

Comment savoir comment le patient a vécu la relation si on ne sait même pas s’il a compris ce qu’on lui a si mal dit ?

Quel est le statut de l’interprète, son degré de confidentialité ?

« Les recherches en termes de communication adaptée sont éparses, peu organisées d’un point de vue interdisciplinaire et font souvent l’objet, dans l’action sociale et médico-sociale, de « bricolages » certes inventifs et honorables mais peu reconnus et valorisés, parfois sans lien avec les recherches académiques. Pourtant, ce champ de connaissances serait profitable, au-delà de ceux qui ne parlent pas, à tous les membres d’une société qui se posent la question d’une éthique de la discussion ».

Ceux qui ne parlent pas : les personnes avec déficiences multiples et fortes limitations de communication. VIE SOCIALE, 2013/07, n° 3, 191p.

« La chose la plus importante en communication, c’est d’entendre ce qui n’est pas dit »

Peter Drucker (né en 1909)

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