Traveling arrière

Aujourd’hui est un jour de consultation comme beaucoup d’autres, où les patients se suivent et se ressemblent peu, amenant chacun sa pathologie, son univers, ses questions.
Le docteur X, de son coté du bureau, écoute, pressent, organise, réfléchit, et propose une prise en charge, un bilan, des examens, traite ou retraite, persuade, et fait avancer les choses médicales. Les réflexes jouent à plein dans ce défilé de tranches de vies, auxquelles il faut s’adapter le temps d’une ouverture de porte de salle d’attente.
Une machine bien huilée, bien formée, à jour des dernières recommandations, DPC validé, et FMC régulières, il est cela, le bon docteur X, et l’étudiant assis à côté de lui renforce encore son sens de la communication et de la transmission des connaissances de ce compagnonnage qu’est la Médecine de Famille. Eduquer, dépister, diagnostiquer, reprendre, reformuler, arriver au « Saint Graal » qu’est l’ «alliance thérapeutique », c’est ce qui le motive, le docteur, et ce qui donne envie à ses étudiants de lui ressembler, tel un Maître des temps anciens.
Ainsi madame M. diabétique insulinodépendante, dont les reins fatiguent, les mollets enflent, le poids augmente, le cœur s’épuise, et chez qui l’anticoagulant déclenche des hématomes.
On reprend l’interrogatoire, les résultats du bilan sanguin, les données de l’examen : « viens donc, étudiant, écouter ce joli souffle », la pesée : « vous avez encore pris 2 Kg, madame, il va falloir faire beaucoup plus attention ! », la palpation des pouls : « mets des gants, jeune docteur, on ne sait jamais », la prise de la tension : « prends l’autre brassard, celui-ci ne convient pas aux obèses », la bandelette urinaire « mais si, forcez-vous un peu » puis le retour au bureau, « rhabillez-vous, on se retrouve à côté ».
Le meilleur moment de la consultation, reprendre les données de départ, enrichies de cet examen clinique complet, réorientation de la conduite à tenir grâce à tous ces éléments, prescription du traitement que l’on va moduler un peu, et…..
« Et vous allez bien faire attention en premier à votre régime alimentaire, et puis vous me ramènerez votre carnet de glycémies que vous avez oublié ce matin, et celui des INR, d’accord ? Vous avez des questions, madame ? Ah, vous les aviez notées sur 1 papier (toujours ces enveloppes usagées dont on se sert comme pense-bête) que vous avez oublié ? Pas grave, la prochaine fois, pensez à le prendre, quand-même »
Puis, c’est de débriefing, on reprend la consultation, pas à pas, et on vérifie si rien n’a été oublié par rapport aux recommandations, aux protocoles ; et , en conclusion : « tu vois, jeune docteur, on ne peut bien soigner les patients s’ils ne se prennent pas réellement en charge eux-mêmes, et dans le cas de cette gentille dame, et bien, il reste du chemin à faire… oublier ses carnets et ses questions…elle n’a pourtant pas grand-chose à penser, il faut qu’elle cherche à organiser sa consultation mieux que cela, déjà que pour 23€ avec sa poly pathologie, ce n’est pas cher payé, alors si il faut jouer les devins »…

Ce matin, madame M s’est levée plus tôt que d’ordinaire, elle a une bonne raison, elle va chez le docteur, son docteur. Elle se lave consciencieusement de partout, comme un dimanche, et a pensé depuis la veille à la tenue qu’elle va porter : pas de triple couche d’habits, la dernière fois, elle a mis 5 bonnes minutes à se déshabiller, et pareil pour le rhabillage ; alors le docteur, son docteur, il avait moins de temps pour l’examiner, et ils avaient dû aller vite. Tellement qu’elle avait oublié de parler de sa vie, de ses soucis quotidiens, de sa difficulté devant ses maladies et le kilo de médicaments qu’elle devait avaler chaque jour.
Ce matin, elle a demandé aux infirmières, qui courent, elles aussi, de venir plus tôt faire sa piqure d’insuline et sa prise de sang, comme cela, elle serait à l’aise pour ne pas être en retard. Le docteur, il n’aime pas quand on est en retard, même si c’est à cause des infirmières.
Elle a bien mis sur la console de l’entrée ses carnets, celui du sucre, et celui du sang, et dessus, elle a placé sa fiche de questions, comme lui a demandé le docteur, questions écrites sur le dos d’une enveloppe de la banque. Le papier, elle n’en n’a jamais acheté, et ces enveloppes, elle les garde bien pour faire des fiches et des listes de courses ou de demandes, les journaux aussi, elle les garde, pour éclairer la cuisinière.
Elle a été bien sage, ces trois derniers mois, a essayé de faire attention à son régime, comme on le lui a demandé, et elle s’est restreinte sur les fruits, un peu. Les cerises étaient si bonnes, prises sur l’arbre, et les pêches et les abricots aussi. Et puis, il y a eu les anniversaires des petits enfants, les gâteaux étaient si bons. S’il ne faut plus rien manger que des pilules, autant arrêter tout de suite (elle pouffe en se parlant à elle-même, parce que jamais elle n’oserait lui dire ça comme ça, au docteur).
C’est bientôt l’heure, elle prend son gilet et ouvre la porte TUUT TUUUT !!! « Le boulanger passe devant chez elle, il est en retard, mais le boulanger, on l’excuse. Prendre son pain de quatre, vite, payer, vite, mettre le pain sur la table de la cuisine, ranger le porte-monnaie dans le sac, et vite, je vais être en retard » ».
La rue, les voitures, pas de trottoir, dans ce village, encore 5 minutes, et le cabinet, la salle d’attente, essuyer son front transpirant, juste à l’heure, ouf.
« Les carnets ? La fiche de questions ? Les remarques ? … mince, le boulanger, le pain de quatre, la console… »
La consultation se passe, plutôt bien, le docteur, son docteur, il parle avec son étudiant, lui montre, le guide, sur elle. Les remarques, elle ne les aime pas trop, mais elle a l’habitude, ce n’est pas grave. La fin de l’entretien arrive, on fait le point, les mêmes remarques, les mêmes problèmes, les mêmes traitements, tout pareil que les autres fois.
L’étudiant, en me serrant la main, il demande si j’ai d’autres questions…
J’ai quelques questions, docteurs, mais je ne sais par où commencer, ni lequel de mes problèmes je vais bien pouvoir vous expliquer. Et puis, pour me comprendre, il faudrait que vous ayez envie de mieux connaître mon enfance, ma vie, depuis le début, l’endroit où j’habite, ma famille, comment je vis.
Il aurait fallu que vous puissiez oublier un peu vos normes, vos dogmes et vos « recommandations » qui sont, j’en suis sure, nécessaires, pour pouvoir entrer dans « Mon Monde », avec mes peurs et mes doutes, mes blocages et mes attentes. Je ne suis pas qu’un ensemble de symptômes et de critères, mais je vis aussi, avec des envies et des choix, et des questions, j’en ai plein.
Nous n’en n’avons jamais parlé, mais j’aurais aimé le faire. Vous n’avez pas le temps, je sais. Personne n’en n’a plus, si je peux vous dire ce que j’en pense, moi, la patiente, c’est qu’il manque dans tous ces rouages une étape, un passage ; celui d’une personne, ou d’un système qui voudrait bien regarder les patients comme des êtres humains avec leurs problématiques propres et qui aurait le temps de pouvoir en parler avec eux, tranquillement.

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