La forêt et mes arbres

J’aime la forêt, ses sentiers recouverts de feuilles, le bruit du vent dans les branches, ses odeurs de sous-bois, et les contrastes de ses couleurs.

J’aime la forêt depuis longtemps : déjà petit garçon, tous les dimanches ou presque, en famille, on partait de la grande ville, pour manger dans un restaurant juste à l’orée de la forêt, dans lequel grillaient sur des broches géantes qui couvraient tout un mur, des poulets et des canards, que nous mangions avec ce plaisir simple que les enfants seuls connaissent. Les odeurs des  poulets, les frites, la grande salle qui bruissait des voix des familles réunies, pour ces dimanches où la vie était simple.

Après le repas, repus et heureux, la balade débutait…

On s’enfonçait dans les feuillus, les ormes et les chênes, les marronniers et les grands arbres. On arrivait à la clairière, notre clairière, celle de toutes les promenades, celle où poussaient ces deux grands arbres.

Le premier était massif, épais, du genre de celui qui a vécu, vu passer le temps et les vies, d’un genre un peu étrange en ces lieux, transplanté d’une autre terre. Mon arbre père, quoi. Né autre part, arrivé là par choix, ou par hasard.

L’autre, à coté était plus frêle, mais ses racines étaient plus visibles, comme en prise sur la terre, et plus gracile aussi. Féminin, presque. Les deux étaient proches, mais ne se touchaient pas. Presque pas : seules leurs hautes branches se mélangeaient, comme si le contrat de départ, arrangé dans la rencontre, avait engendré une entente qui leur appartenait.

A leurs pieds, des pousses, plusieurs, plein. Aussi mélangées que leurs géniteurs, de couleurs bigarrées, et de nature mêlée. Dans mes souvenirs, c’est l’une d’entre elles qui m’a plu, et qu’un jour, avec précautions et respect, j’ai déterré, et emportée dans un petit sac plastique.

Pour faire quoi ? Je ne savais pas, mais c’était mon trésor, cette pousse. Et nous nous étions choisis.

 Dans un pot, elle grandit, la pousse, et dans ma vie, j’ai grandi aussi.

 Le restaurant, la forêt et la clairière, je les ai peu à peu quittés, pour aller vers une autre forêt, une autre vie, un autre moi.

Et j’ai trouvé une grotte, que j’ai occupée, que j’ai aménagée, dans laquelle je me suis construit, et juste devant l’entrée, à côté d’une pousse d’un arbre blanc aux petites feuilles vertes, j’ai planté mon petit arbre.

Puis la vie est venue, pleine de travail, de sueur et parfois de larmes. La forêt de mon enfance m’a paru pâle et terne, et le chemin pour m’y rendre m’est devenu compliqué, avec des ronces et des orties qui en masquaient l’entrée.

Alors, j’ai cessé d’y aller, je l’ai mise dans un coin de ma vie, bien cachée sous un tapis de feuilles mortes.

Un jour, un matin, un mois de décembre, un message, juste écrit, terrible : l’arbre de ma clairière a été marqué pour l’abattage, il est malade, depuis longtemps, sans que je le devine et doit être coupé, sans que je sache quand.

J’ai retrouvé le chemin, versé des larmes sur le parcours, me suis blessé en le cherchant, et y suis parvenu, meurtri, mais confiant … las … trop tard, l’arbre de mon enfance, sur les branches duquel je me suis élevé avait été élagué coupé, rasé par d’autres, et enfin détruit.

Je me suis enfui de la clairière de mon enfance, ai oublié l’odeur des poulets, des canards, des sous-bois et des feuilles, et j’ai créé, devant ma grotte, une  forêt, aux parfums enivrants, aux couleurs contrastées et au feuillage persistant.   

J’y ai mêlé ma pousse, la sienne, les nôtres, avec leurs petites amies et leurs gentils copains, les amis des amis et les pièces rapportées, les connaissances ornementales et les jardins de senteur  et, au final, cette forêt m’a paru conforme, pleine, remplie.

Jusqu’à cet appel, qui marque la fin d’un temps, de ce temps-là, des temps passés : l’arbre frêle, lui aussi s’est lassé de rester seul, et s’est fendu, par le milieu, puis est tombé sur la terre, avant de s’y dissoudre.

Alors, pour boucler la boucle, j’ai refait le chemin vers la clairière de mon enfance, vers les racines perdues, vers les pousses devenues jeunes arbres, plus d’épines, ni de ronces cette fois. Devant moi, les fougères comprennent et plient, chargées de mon chagrin. J’ai trouvé une nouvelle forêt, inconnue, semblable à la mienne, mais si différente de celle de mon souvenir.

J’y suis entré, ai mis mes mains sur les troncs, ai caressé les feuilles nouvelles, si étrangères, mais qui me rappellent les miennes. J’ai parlé de ma nouvelle forêt, de mes pousses, de leur feuillage et de leurs si belles couleurs quand le soleil se couche ; j’ai dit le son, le vent, l’amour, le manque, l’envie, le vide, l’espoir, la peine, et enfin le pardon.

J’ai refait le chemin, dans l’autre sens, libéré de tout mais pesant de toute ma vie, vidé mais rempli, seul au monde, avec tout ce temps qui ne reviendra jamais.

Le poulet à la broche n’aura jamais plus ce goût, ni les frites, ni les rires, ni les pleurs.

Je suis venu déjà ici, ne reviendrai plus, et suis seul, déjà.

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