« Dieu compte les larmes des femmes »

 

Elle pleure, depuis hier, par vagues ; d’abord légères et sourdes, puis grondantes, montant de son ventre à sa gorge, remplissant d’eau salée ses yeux clairs.

Elle pleure, dans cette grande salle trop froide et si humide, tapissée de tableaux et de draperies aux couleurs passées, de bancs au bois usé par le temps, et aux dalles inégales marquées  par le passage des anciens.

Elle pleure, comme une enfant, une petite chose qu’elle était et qu’elle redevient par spasmes de vie. Ses ados dans ses bras, qui la serrent de tout leur amour, et l’inondent de leurs larmes ; son époux à deux pas, les yeux embués, mâchoires serrées qui tente de résister à la déferlante d’émotion.

Elle avait été moins atteinte, il y a 10 ans, quand son père était parti, moins mais pas  pas du tout. Juste moins. Et puis il y avait maman dont il fallait s’occuper, maman qui avait toujours été présente, alors que papa partait travailler sur les routes, dans ses grandes voitures, vendre des produits précieux.

Depuis quand les connaissait-elle ? Elle n’était pas sortie de ce ventre ci, mais avait grandi dans ces bras-là. Adoptée très petite, disaient-ils, avant l’âge de deux ans ; venue d’un pays où le soleil se baigne derrière les cèdres, et les balles sifflaient autant que les bombes. Elle ne s’en souvenait pas, plus. L’autre était-elle vivante, morte depuis longtemps, partie récemment en dernier voyage ? Peu importe, les seuls qu’elle n’avait jamais connus, c’était ceux-ci, et les seuls qu’elle avait appelés « papa-maman », ce sont ceux qui viennent définitivement de la laisser seule.

Elle pleure, comme une maman orpheline, en serrant les mains des siens, dans cette église froide, devant cette boite en bois ciré.  Elle écoute le ronronnement de la femme à l’âge indéfini qui psalmodie des phrases  de réconfort, comme pour aider à cette séparation d’avec son enfance. Peu à peu, des mots restent, marquent ; « éternel, souvenir, reposer, famille, amis, Dieu, âme, corps, envol ».

Ils sont venus, les amis, le peu qu’elle en possède,  de loin, labourant la France de sillons de compassion. Pas, plus de famille, trop vieux pour voyager, trop loin pour exister, trop fâchés pour apparaitre.

Ils sont cinq, vaillants représentants de la solidarité du cœur. Elle les a pris dans ses bras un par un, avant de rentrer dans l’église, sous cette petite pluie fine d’avant l’orage. Ils sont là, et c’est bien. Ils lui prennent le bras lorsqu’elle chancelle, l’épaule quand elle plie, et ils l’aident à avancer, seule à présent.

Le temps est long, dans cette église, mais il est nécessaire, pour pouvoir se séparer après. Ils se terminent, les discours et les gestes, l’encens et les fleurs, les plaques et les larmes.

Elle sort, sous la pluie du ciel, de ses yeux et de son cœur.

Elle pleure, comme une enfant qui a grandi trop vite,  sans savoir comment  faire, mais en osant le montrer. Au fond de sa gorge, ses sanglots hurlent sa colère, sa peur, et la fin de sa jeunesse.

Elle marche devant tous, un enfant à chaque main, un époux juste derrière, et ses amis en bouclier protecteur.

Elle pleure de vivre, de respirer et de sentir, alors que dans la boite, son guide ne peut plus.

Elle pleure d’avoir senti ce froid, et cette chaleur, ce vide, et ces visages amis, cet abandon, et ces retrouvailles.

Elle pleure parce qu’après les jets de roses des inconnus sur le cercueil profond, après les dépôts de fleurs et de plaques autour du trou, elle se met à genoux, à son tour, bien ancrée dans la terre glaise, et pose délicatement sa rose et son amour sur le bois de sa jeunesse, de son enfance et de son souvenir.

Elle pleure d’être, à présent, seule au monde.

 

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