Marie-Thérèse

« C’est toujours le même prix, les visites, docteur ? »
Dit-elle en essayant d’attraper les pièces qui résistent à sa pince arthrosique pouce-index tordus par la vie pas facile et les aléas de son existence.
Elle en a vu, en a subi, en a bavé, la vieille dame.
Son mari, alcoolique, cogneur, rapide au lit et lent au bar; ses fils, jaunes du blanc de l’oeil, mais rouges des pommettes; et surtout sa fille, mariée, mère, mais divorcée, en couple lesbien, pour des raisons qui lui échappent. ..Comment se rebeller contre ce qu’elle a accepté de subir?
Dans sa petite maison, au sol en terre battue, avec sa cuisinière qui fait aussi le chauffage et dont elle « éclaire » le feu tous les matins en se servant de la pile de journaux qui s’amoncellent sur le vieux buffet, je vais la voir, régulièrement, pour essayer d’adapter un taux de coagulation improbable, en essayant d’ignorer le dessus de table poisseux, l’assise de chaise thermosensible, et les chats qui profitent, dans la poêle des reliefs incertains d’une volaille hors d’âge.
Pliée en deux, elle se lève, allume la lumière éteinte jusque là par économie,et demande toujours combien elle me doit en sortant ses pièces jusqu’à ce que je lui affirme que le tiers payant, pour elle , marchera toujours.
Mais, Marie-Thérèse, là, elle ne comprend plus. Madame la Caisse refuse de prolonger sa prise en charge à 100% parce que son cancer et son embolie pulmonaire datent de trop longtemps, et qu’elle n’a pas été faire de visite chez les spécialistes. .. »mais vous savez bien , vous, hein, docteur ? »
Et comment je vais faire pour les médicaments et les analyses?
Et puis sa fille elle vient de rompre avec sa « copine » alors, « même chez eux cela se fait de se séparer?  »
Chaque fois que je peux, j’apporte une petite tarte, un gâteau, une quiche, quelque chose. Juste pour elle, ou pour moi.
Les temps changent, madame Marie-Thérèse, mais le fond du fond est toujours présent.
Finalement, même si aller en visite est un devoir, quand j’en sors, c’est moi qui ai pris une leçon de vie. Et la mienne me paraît plus belle.

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