To click and let Die

Dans un ordinateur digne de ce nom, on installe des logiciels.

Lorsque l’on est Médecin, et que l’on travaille sur ordinateur, on a un logiciel métier, dit « logiciel médical », qui organise le fichier patient, les dossiers, les résultats d’examens complémentaires,  les comptes rendus de consultations de spécialistes, parfois l’agenda, et aussi la comptabilité.

Les meilleurs logiciels permettront l’analyse fine des « recherches multicritères », amenant le pauvre novice en informatique à pouvoir sortir, en temps réel, une recherche sur tous les patients, âgés de plus ou de moins de tel âge, ayant eu, au cours, décours, de la consultation ou de l’ordonnance, tel ou tel item, ou produit, ou demande, ou…. Etc. Pour peu que le dossier soit renseigné, la machine travaille et sortira une stat. Une évaluation, et bientôt, une justification du bien-fondé de la pratique du médecin qui sera devenu, au passage, statisticien, en plus de ses autres et multiples casquettes, non offertes, payantes, et non reconnues par le commun des mortels.

Mais dans mon logiciel, il y a…Mais dans mes possibilités, je peux…Enfin, j’ai par hasard trouvé… un icone. L’Icone des listes : liste des patients, des patients d’un jour, des nouveaux patients, des patients m’ayant choisi comme Médecin traitant, et,… la…liste des patients décédés. Jamais je n’aurai du aller cliquer sur cette ligne. Jamais cet icone n’aurait dû attirer mon attention, mais tel Pandore et sa boite, d’un index hésitant, j’ai visé, allongé, pointé, et … Cliqué.

Surprise : je peux les pré-visualiser, les imprimer, les copier dans un macabre bloc-notes,  ou dans un presse-papiers, sorte de compresseur de cadavres virtuels pour ordinateurs compatissants.

Et là, premier choc : 105 décès en 24 années d’installation, soit 4,375 par an, soit ~1 tous les trimestres… claque !

Bien rangés, dans un ordre tout alphabétique, des tranches de ma vie et de leur mort se suivent, ligne par ligne, égrenant deux décennies de Médecine de Famille.

Du pendu, à la mauvaise chute, de l’accident de voiture à l’électrocuté, les accidents et incidents terribles de la vie se succèdent, avec leur pesant d’hémoglobine et de sueurs froides.

L’attente du SMUR, qui est toujours trop longue quand on masse, l’intubation à genoux dans la boue près de l’étang, le petit être qui n’a pas résisté au passage du 38 tonnes…

Du patient en fin de course qui sourit gentiment en me faisant promettre de consoler sa femme qui va être perdue sans lui ; de celui qui savait bien ce qui se passait et qui fanfaronnait jusqu’au dernier moment, et qui serre très/trop fort ma main en me disant au revoir avant de monter dans l’ambulance; de celui qui a choisi, et qui veut juste ne pas trop souffrir si c’était possible.

De celui dont la fin surprend, sur un compte-rendu de papier froid ; de celui dont on se dit qu’il ne souffre plus ; de celle qui, fatiguée et déçue de se retrouver seule sans son « papy » se laisse aller jusqu’à n’en plus vouloir ; du jeune homme chez qui la découverte du diagnostic a redressé mon égo, et dont la mort l’a enfoui profond.

Celui que je ne connaîs pas, sur une bande d’arrêt d’urgence, sous sa couverture de survie, au petit matin, à peine réveillé dans ma tenue de Médecin Pompier.

De celui dont la mort révolte, parce que… l’on n’y peut rien.

De celui que la mort révolte, parce que peut-être on aurait pu quelque chose

De celui que j’appréciais, de celle que je n’aimais pas, mais qui me faisait confiance.

De celui que j’ai raté, de celui que j’ai géré.

Celui avec son accent du sud, l’autre qui criait tout le temps.

La vieille prostituée, le jeune cadre; l’artisan, le maçon; le lourd, le squelette…

Celui-ci m’a tenu la main jusqu’au bout, celui-là, je n’ai pas pu.

Cette fois-là, il faisait jour, cette fois-ci, c’était la nuit.

« Tu vas le sauver, mon papa, hein ? »

Il faut appeler le 15, là c’est grave…

Ne bougez pas j’arrive…

C’est mieux pour lui…

Merci, docteur…

105…

 Chacun d’entre eux m’a formé, m’a appris, m’a rendu, chaque fois plus humble.

105…

 

 

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